« Tissulaire exclusif », pédiatrie, sport, crânien, que penser des spécialités en ostéopathie?

Certains ostéopathes choisissent de concentrer leur pratique sur les bébés, d’autres orientent leurs connaissances vers le traitement des sportifs, ou d’autres encore sur l’approche psychosomatique de leurs patients.

Or il est vrai que par définition, l’ostéopathie nous impose de n’avoir aucune restriction quant à notre capacité à prendre en charge tous types de patients. En effet son aspect holistique dicté par un de ses principes fondateurs qu’est « L’unité du corps humain [1] » impose à l’ostéopathe de non seulement comprendre l’interdépendance des différents systèmes et tissus du corps, mais aussi d’être capable d’agir sur chacun de ces derniers si l’état du patient le justifie. Hors de question donc, de ne pas prendre en charge un quadragénaire dépressif, puisque « je suis spécialisé dans la périnatalité » ou de délaisser l’aspect musculaire puisque « je ne pratique que le crânien » [Le crânien c’est quoi? : voir source n°2].

Mais peut-on vraiment nous reprocher d’avoir des affinités pour un domaine plus qu’un autre? Je ne crois pas, de manière naturelle même, nous aurons tendance à développer notre expérience dans les secteurs qui stimulent le plus notre intérêt. Ainsi si le sport fait partie de votre quotidien, lorsqu’un patient vous consultera pour une tendinite, il est probable que le soir venu vous vous plongiez dans un bouquin à la recherche de chaque détail du tendon qui a provoqué cette douleur chez votre patient, afin que la prochaine fois que vous serez confronté à cette tendinite, vous en compreniez les tenants et les aboutissants.

Et pourquoi feriez-vous plus cet effort pour une tendinite (cf: vidéo anatomie du tendon) que pour une autre pathologie? Et bien puisque l’Être intelligent que nous sommes aime faire des liens. Or si vous avez un intérêt pour le sport, vous ferez beaucoup plus de liens entre votre vie quotidienne et une tendinite, qu’entre votre vie quotidienne et une pathologie digestive par exemple.

  • Vous allez mieux comprendre la douleur du patient, parce que vous allez la lier à la douleur des tendinites que vous-même, vous avez déjà eues.
  • Vous allez comprendre votre patient dans son envie de continuer la pratique du sport malgré la douleur, puisque votre cerveau va associer cette envie avec celle que vous avez déjà vous-même vécu.
  • Vous allez vouloir guérir ce patient peut-être plus qu’un autre, pourquoi? Parce qu’on recherche naturellement la reconnaissance des gens qui nous ressemblent, des gens qui évoluent dans le même milieu que nous. En sociologie, on appelle cela notre « communauté de référence », sujet abordé par le travail de Rosenberg[3].

Bref, à moins que vous ne luttiez consciencieusement et perpétuellement contre vos réflexes naturels, vous aurez tendance à développer plus de compétences dans les domaines qui suscitent votre intérêt que dans les autres. Ce surplus de compétence dans un domaine précis se traduira par la satisfaction des patients qui correspondent à ce dernier, ils auront donc tendance à revenir plus que les autres et à vous conseiller à d’autres patients qui ont de grandes chances d’avoir des besoins similaires. Ça y est, votre patientèle est naturellement orientée vers ce que vous aimez faire.

À première vue et si on respecte l’ostéopathie au sens strict, chaque ostéo doit être capable de traiter ou réorienter tous les patients, peu importe leur pathologie ou leur âge. En effet, tout comme un médecin généraliste, nous sommes des thérapeutes de première intention (dans les faits tout du moins, puisque au niveau légal, cette assertion est contestée cf : SFCO) et tout comme un généraliste, le patient ne doit pas se poser la question de savoir si M. X serait plus adapté à un problème de genou ou M. Y à un souci de digestion. Le milieu des thérapies alternatives étant déjà un sacré folklore terminologique entre les kiné-ostéo, les médecins-ostéopathes et les ostéopathes pures… il ne s’agirait pas d’y ajouter encore un peu plus de complexité avec des spécialités de spécialités.

Cependant dans les faits, cela relèverait de l’hypocrisie que de prétendre que tous les ostéos se valent dans tous les domaines. De l’orientation des écoles -où l’accent est parfois mis sur une technique/approche plus qu’une autre- jusqu’aux affinités personnelles de chaque praticien, il peut y avoir un monde entre deux pratiques ostéopathiques. Auriez-vous été consulter Rollin Becker, (héritier des enseignements de Sutherland et ne pratiquant quasiment qu’exclusivement le crânien) comme vous iriez voir Patrick Tépé l’ostéopathe du Stade toulousain? Non, de même pour les zones anatomiques, soyons honnête, tout le monde n’est pas capable de prendre en charge de la même façon une dysfonction de l’ATM (articulation de la mâchoire) et lorsque le souci dépasse mes compétences, je suis le premier à être heureux de pouvoir réorienter mon patient chez un ostéo dont je sais qu’il sera en mesure d’aider bien plus que moi.

Alors quelles sont les solutions. Et bien la première chose à faire est certainement de se poser la question. Laisser la possibilité à chacun d’être spécialiste, sur sa plaque, sur son site, sur sa page Google, c’est laisser croire implicitement aux yeux du grand public qu’un ostéopathe non spécialiste a moins de légitimité à prendre en charge la spécialité en question. Cela n’est donc pas anodin, c’est en quelque sorte une liberté tronquée qui sert certains et dessert d’autres. Il faut cependant aussi prendre en compte l’intérêt que trouve le patient dans ces secondes lignes, cela lui permet d’être certain de mettre les pieds dans un cabinet qui correspond à ses besoins. Pour ces raisons je pense que sur le plan opérationnel chaque ostéopathe se doit de garder une base suffisamment large de pratique pour pouvoir à tout moment prendre en charge tous les patients. C’est un travail et un engagement personnel qui est un minimum pour que notre rôle de praticien de première intention se conserve. Ensuite en ce qui concerne l’aspect éthique ou légal, il n’existe certainement pas de solution parfaite à tous les niveaux, cependant je pense qu’un équilibre est envisageable parmi les propositions: suivantes de la plus contraignante à la plus souple.

  • La mention des « affinités » est autorisée sur votre site, vos présentations, mais ni sur votre déclaration d’établissement Google ni sur votre plaque.
  • La mention des « affinités » est autorisée sur tous les supports, mais pas sur la plaque.
  • La mention des « spécialités » est autorisée sur les plaques seulement si vous justifiez du diplôme universitaire correspondant.
  • La mention des « spécialités » est autorisée sur les plaques seulement si vous justifiez d’une formation post graduée universitaire ou non.
  • La mention des « spécialités » n’est soumise à aucune restriction (situation actuelle).

Voici quelques propositions parmi d’autres et chacun aura certainement sa préférence sur là où le curseur doit se placer. Le tout étant à minima qu’une règle soit établie et qu’elle soit la même pour tout le monde, en France tout du moins. Pour ce qui est de l’Europe, il y a bien des choses à régler avant d’envisager la question.

[1] Le concept de globalité en ostéopathie : Marie Eckert https://www.furet.com/media/pdf/feuilletage/9/7/8/2/8/0/4/1/9782804171599.pdf

[2] Définition passeportsante du « crânien » https://www.passeportsante.net/fr/Therapies/Guide/Fiche.aspx?doc=therapie_craniosacrale_th#:~:text=Cette%20th%C3%A9rapie%20tr%C3%A8s%20douce%20a,structures%20anatomiques%20qu’ils%20renferment.

Plus d’informations sur le « crânien » :début du chapitre 5 Traitement de l’ouvrage Le B.A.-BA de l’ostéopathie crânienne https://www.elsevier.com/fr-fr/connect/kine-osteo/losteopathie-cranienne-en-pratique

[3] Allez à la section 49 : https://journals.openedition.org/teth/667

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